En 1967 G. Debord citait L. Feuerbach en introduction de son essai ‘La societe du spectacle‘. “Et sans doute notre temps… préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être… ” 40 ans plus tard force est de constater que le constat est plus vrai que jamais.
La societe dans laquelle nous vivons est celle du spectacle que definissait Debord.
‘Le spectacle, compris dans sa totalité, est à la fois le résultat et le projet du mode de production existant. Il n’est pas un supplément au monde réel, sa décoration surajoutée. Il est le coeur de l’irréalisme de la société réelle. Sous toute ses formes particulières, information ou propagande, publicité ou consommation directe de divertissements, le spectacle constitue le modèle présent de la vie socialement dominante. Il est l’affirmation omniprésente du choix déjà fait dans la production, et sa consommation corollaire. Forme et contenu du spectacle sont identiquement la justification totale des conditions et des fins du système existant. Le spectacle est aussi la présence permanente de cette justification, en tant qu’occupation de la part principale du temps vécu hors de la production moderne.’
La critique des medias (le 4iem pouvoir) corollaire de celle du spectacle est de plus en plus necessaire pour celui qui veux comprendre le Monde. P. Bourdieu s’y est interesse et nous a laisse quelques clefs.
Heureusement, face a l’inversion du reel a laquelle nous sommes confrontes (’Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux ‘ disait Debord) un peu de recul permet encore de lire entre les lignes. Je suis tombe par hasard hier sur un extrait recent d’une emission politico-divertissante caracteristique de ce que la television nous propose en guise d’information politique et je ne peux m’empecher de m’essayer a l’exegese. N’est pas Bourdieu qui veut mais l’exercice est amusant alors je m’y suis lance.
Maintenant que vous avez vu l’emission. Essayons de tirer quelque chose de ce rien.
D’abord, faisons le tour des acteurs.
- Dans le role principal, B. Beausir venu faire la promotion de son livre (et certainement celle de son ‘petit maitre a penser‘).
- Le comique Mustapha El Atrassi
- Laurent Ruquier, Presentateur experimente en chef de ceremonie.
- Et le choeur est compose de deux habitues M. Polac, E. Zemmour et d’invites F. Luchini, R. Dumas, V. Genest
Des le debut ca part mal, le jeune Mus decontenance par la nonchalance du Gyneco sort de son role de comique (en lui demandant de l’ecouter). Le Gyneco, se sentant attaquer (legitimement), repond par une attaque qui porte (puisque les comiques normalement on ne les attaque pas). Le Mus inexperimente (22 ans ) continue et la seconde attaque fuse. La, Gyneco utilise l’argument de la legitimite : il faut etre de la banlieue pour parler de la banlieue, il faut etre pauvre pour etre de gauche. Evidement, pas de reponse courte a un tel argument. Ca va faire fuir le telespectateur et Ruquier en professionnel relance la machine (et congedie le Mus).
Mais Gyneco est chaud. Il attaque donc Ruquier (’parcequ’il travaille pour vous‘) et demande le retour du jeune facile a destabiliser. Ruquier tombe dans le panneau, vexe d’avoir ete attaque mais se rattrape et essaye de reprendre le controle (et savoir pourquoi Gyneco a change d’opinion). Mais Gyneco assez franc et sur de lui veut le controle aussi (parlez de N. Sarkozy) et le dit. Ruquier resiste alors Gyneco recommence avec Ruquier comme il avait fait avec Mus. Attaque personnelle. Puis coupure au montage.
On revient et les attaques se changent petit a petit en insultes puis le choeur commence a s’en meler (V. Genest du cote de Gyneco, Zemmour aussi). Et Ruquier craque. Il se sent obliger de se justifier. Il est tellement sous-pression qu’il interprete la reaction du public comme agressive (alors que les gens allaient dans son sens).
Devant le desarroi de Ruquier le choeur revient. Luchini pour l’aider et V. Genest non (au passage on apprend que les impots ne sont pas redistribues, ou du moins que pour Mme Genest payer les professeurs ou les infirmiers ce n’est pas de la redistribution
).
Puis M. Polac (tres bien mis en scene par Luchini) essaye de revenir au sujet. A savoir le livre de Doc. Gyneco. Devant ce qu’il y a lu M.Polac ne peut croire que Doc Gyneco l’ait ecrit et l’interpelle.
La reponse? Une insulte (pour changer). Mais le spectacle doit continuer et Ruquier relance (sur le changement d’opinion). E. Zemmour entre alors en scene et reglisse sur le debat gauche/droite permettant a Doc Gyneco de se recentrer sur son message du jour (il faut etre pauvre pour etre de gauche, Ruquier = gauche caviar) avec le sourire.
Zemmour passe son message, il veut sortir du choeur etre un acteur solo. Ruquier acquiese. Mais Non! Zemmour veut le conflit, il ne veut pas qu’on soit d’accord avec lui sinon il ne peut pas faire son numero.
Polac revient sur le livre. Gyneco : Insulte (pour changer).
Ruquier enfin comprend : Rien a en tirer. Doc Gyneco demasque sait ce qu’il lui reste a faire : sauver la face en fuyant.
Ruquier souffre (son oeil clignote a la Hulot) et se justifie encore. Et le choeur de droite en remet une couche (V. Genest en caricaturant et Zemmour en parlant de rap non-revendicatif
).
Voila pour le resume des faits. Voici, l’interpretation (suggestive):
- Doc Gyneco a tres bien joue. Utiliser le silence comme reponse est l’apanage des grands orateurs. A lire les commentaires sur DM de cet extrait il a tres bien reussi a se faire passer pour une victime. Il presque fait croire qu’il avait ecrit son livre lui-meme et qu’il n’y avait pas d’incoherences dans son parcours (’sacrifice de Poulet‘, Minister Amer ?) Etait ce premedite, je le pense.
- Le relatif silence de Luchini (qu’on a connu beaucoup plus loquace sur le sujet politique) et la propension a la justification de Ruquier montre a mon avis que le sentiment dans les medias est qu’il vaut mieux etre pro-Sarko ou du moins pas trop contre.
- La droite, la gauche personne ne sait plus ce que ca veux dire et ce genre de show ne fait qu’augmenter la confusion. C’est la democratie qui en est la victime.
- L’absence de R. Dumas du debat montre que la politique ne l’interesse plus vraiment ou qu’il considere plus important de vendre son livre.
Retour sur les coupures au montage (il y en a eu plus d’une). Apres enquete, il s’est passe des choses pendant la coupure montage. http://www.telleestmatele.com/article-5500906.html
Elles confirment ce que je racontais: le comique qui veut faire de la politique devrait mieux preparer son argumentaire. Le gyneco est un fin psychologue et a bien fait passer son message ‘la gauche caviar me veut du mal’.
On comprend aussi un peu mieux la reaction de Ruquier.